La paréidolie, ou les formes bavardes.

Le hasard guide l’outil, l’oeil, le sens. La technique crée l’écriture. Le sujet surgit de l’improbable. Il est comme un nouvel ami auquel on fait de la place dans notre vie.
J’ai toujours constaté que les techniques picturales me conduisaient vers les sujets, et non l’inverse. En testant le médium à la cire froide, j’ai découvert un nouveau centre d’intérêt : la richesse des scènes nocturnes, des intérieurs et extérieurs urbains, désolés, déserts. Presque. Dans ces heures particulières de la nuit, la vie est en bascule, le regard n’a pour repères que les lumières artificielles. Même si une ombre témoigne d’une présence humaine à peine identifiable, l’absence est imposante.
Cette nouvelle série s’exprime en chiaroscuro. Le retour à mes sources de la peinture. L’ombre et la lumière. Brutes. Affrontées. Sublimées.
Il est uniquement question de paréidolie. Voici ce qu’avait observé le grand Leonardo :
« […] si tu regardes des murs souillés de beaucoup de taches, ou faits de pierres multicolores, avec l’idée d’imaginer quelque scène, tu y trouveras l’analogie de paysages au décor de montagnes, rivières, rochers, arbres, plaines, larges vallées et collines de toute sorte. Tu pourras y voir aussi des batailles et des figures aux gestes vifs et d’étranges visages et costumes et une infinité de choses, que tu pourras ramener à une forme nette et compléter. » Léonard de Vinci, Traité de la peinture.
Je me plais dans ce nouveau sujet. Il ouvre tant de possibilités. Et comme tout le monde ne voit pas de visage dans les nuages ou de chevaux sur les pierres, les titres des oeuvres orienteront le spectateur. Et tant pis s’il n’y distingue qu’une abstraction obstinée. Il restera l’ombre et la lumière. Pas besoin d’identifier un quelconque réalisme pour les apprécier.
Le choix volontaire de couleurs sombres, de teintes chaudes, donne naissance à des atmosphères particulières.
Pour moi, changer d’intérêt artistique s’accompagne de changement de technique. Le médium à la cire froide, le cold wax medium des anglo-saxons, n’est pas de l’encaustique. Il agit à froid comme un texturant épaississant de la peinture à l’huile. La pâte moelleuse est alors appliquée sur le support au pinceau ou à la spatule. Ce médium donne une surface mate qui peut-être patinée au chiffon non pelucheux si l’on préfère un aspect satiné. Mes scènes nocturnes sont réalisées à l’huile sur papier. J’utilise des papiers Bristol, des papiers aquarelle en différents grammages, des papiers spéciaux pour l’huile. Quand les papiers ne sont pas destinés à l’huile, je les apprête avec du gesso. Ou avec du vernis gomme laque à l’alcool. La gomme laque est « une laque issue de la sécrétion d’une cochenille asiatique, Kerria lacca ». Cette résine est employée en ébénisterie pour vernir au tampon. Mais on l’utilise aussi pour apprêter des papiers artistiques. J’aime bien cette « cuisine » du peintre.
Scènes nocturnes urbaines, lumières de la nuit. Dès le coucher du soleil, il s’en passe des choses : des émeutes élégantes aux cafés de nuit des immeubles et skylines esquissées, les cafés de nuit et les ruminations des esseulés, les restaurants le soir avec les derniers clients sur le départ, puis les établissements fermés, les cuisines récurées, prêtes pour le feu du lendemain. entrepôts, monte-charge, ascenseur, usines no-light. Et tous les absents qui ne laissent que les ombres qui les ont suivies.
Cet univers intime et néanmoins urbain réclame un état d’esprit différent de l’interprétation végétale. La palette y est restreinte, en jaune indien, ombre et sienne brûlées. Je mettrai bientôt en ligne cet univers qui me ramène à mes premières amours aux Beaux Arts : le monotype, la gravure à la pointe sèche et l’eau-forte.
Le voyage en couleur au sein des fleurs n’est pas fini. Mais l’incursion au pays des « formes bavardes » ouvre une nouvelle voie, en clair-obscur, une délectation entre ombres et lumières.